Dépêche

Jeudi 30 avril 2020
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Crédit Photo: Frédéric Chais, œuvre: Kaleidoscope, interprète: Melina Stinson. © Pixabay

Alors que les gouvernements commencent à parler de déconfinement progressif et graduel, qu’en sera-t-il pour le milieu des arts de la scène? Les programmations sont annulées pour l’été, les représentations repoussées à des dates incertaines, le monde du spectacle tel que nous l’avons connu ne sera plus le même … Quand bien même les écoles et les entreprises rouvriront, les salles de spectacle pourront-elles accueillir à nouveau du public? Quels seront les nouveaux paramètres de diffusion? Quelles alternatives imaginer pour continuer de rejoindre nos publics et de faire briller le talent des artistes québécois? Quel équilibre pour l’écologie du milieu de la danse?

Afin d’échanger sur l’impact de la crise sanitaire internationale de la COVID-19 sur la diffusion de la danse, le directeur général de La DSR, Pierre-David Rodrigue, a réuni 3 diffuseurs québécois et 3 agents de spectacles lors d’une réunion virtuelle le 24 avril 2020:

  • Yaëlle Azoulay, agente (Agence Résonances, Montréal)
  • Jasmine Catudal, programmatrice (Théâtre de la Ville, Longueuil)
  • Valérie Cusson, agente (Cusson Management, Saint-Jérôme)
  • Cynthia Lamontagne, programmatrice (Les Arts de la scène de Montmagny, Montmagny)
  • Camille Roy-Houde, programmatrice (CD Spectacle, Gaspé)
  • Mickaël Spinnhirny, agent (Agence Mickaël Spinnhirny, Montréal)

Ce comité a été créé suite à la rencontre extraordinaire des agents qui s’est tenue le 9 avril (Lire le compte rendu).

La DSR a sélectionné ces intervenants de différentes villes québécoises, agents et diffuseurs, afin de profiter d’un plus large spectre d’expériences, tout en limitant le nombre à six pour que les échanges soient les plus efficaces possible.

La plupart des intervenants siègent sur différents comités à l’échelle du Canada, du Québec ou même de l’Amérique du Nord, qui se réunissent régulièrement pour discuter des mesures gouvernementales. Ces comités ont un rôle essentiel dans la gestion de la crise: ils font le lien entre la communauté culturelle et les institutions gouvernementales ce qui leur permet de conseiller et de faire le suivi avec les différents programmes pour s’ajuster et proposer un accompagnement optimal.

Dans le but de comprendre les besoins, les attentes et les défis du milieu de la diffusion et afin de cibler les mesures à prendre, La DSR a proposé aux intervenants de partager leurs questionnements, leurs inquiétudes, mais aussi leur vision de la suite. La première conversation d’une discussion qui se poursuivra dans les semaines ou les mois à venir, cette rencontre virtuelle organisée en 3 volets a permis aux participants d’effleurer plusieurs sujets fondamentaux et de relater leurs réalités, leurs problématiques, leurs défis, mais aussi les opportunités qui pourraient émerger de cette période de crise.

Annulation ou report de spectacles: y-a-t’il un meilleur choix?

Yaëlle Azoulay, agente d’artistes en danse et plus largement en arts de la scène, a soulevé la problématique des annulations et reports de spectacles. Alors que de nombreux diffuseurs ont tenté d’ajuster leur programmation de la saison prochaine pour pouvoir accueillir les spectacles programmés au printemps, d’après elle l’annulation serait parfois préférable au report. En effet, les programmations des spectacles étaient complètes pour la saison prochaine, mais les calendriers artistiques des compagnies également, qu’il s’agisse de la création de nouveaux spectacles ou de répétitions. C’est toute la planification de la saison prochaine qui est affectée par les reports. Pour Yaëlle, cela représente l’effritement de la saison prochaine pour faire place à cette saison qui ne peut avoir lieu. Si actuellement de nombreux artistes peuvent bénéficier des aides gouvernementales, celles-ci ne seront sûrement plus accessibles l’année prochaine, et les artistes dont les spectacles auront été reportés à la saison suivante se retrouveront sans aide ni revenus de représentations.

En outre, ce sont des frais en double pour les compagnies, notamment les frais administratifs pour des demandes de subventions de tournées qui n’auront pas lieu, ou encore les frais de répétitions pour des spectacles qui seront repoussés et devront être retravaillés, ce qui représente un véritable fardeau financier pour ces compagnies déjà fragilisées. Actuellement, à l’Agence Résonance, les agents comptabilisent le travail qu’ils effectuent en double pour avoir une idée de ce que cela représente.

D’après Cynthia Lamontagne, si certains spectacles sont reportés, ce n’est pas uniquement pour rattraper la saison, mais surtout parce que le diffuseur souhaite présenter ce spectacle à son public et n’en remplacera pas pour autant un autre. Le travail des diffuseurs n’est pas non plus dédoublé: souvent, le travail de développement est fait, il s’agira de recontacter la clientèle avec les informations modifiées.

Du côté des diffuseurs, c’est plutôt la réouverture des salles qui interroge: chaque dépense doit être recalculée en fonction des dates encore incertaines, et surtout, le public sera-t-il au rendez-vous? Même avec le budget débloqué par le gouvernement fédéral, il y a encore trop d’inconnues pour prendre des décisions claires. Une difficulté pour les diffuseurs qui dépendent bien sûr des ventes, mais aussi du lien social créé par le spectacle. Ainsi, pour Camille Roy-Houde, une annulation pour un diffuseur n’est pas à prendre à la légère: c’est un lien brisé entre le public et le spectacle.

L’impact pour les agents est également palpable: les modèles d’affaires sont basés sur la diffusion de spectacles souvent planifiés des années auparavant. Mickaël Spinnhirny, comme Yaëlle, préfère les annulations aux reports, mais il faut avant tout rester à l’écoute des besoins de chacun. D’après lui, il est essentiel de trouver collectivement de nouvelles manières de diffuser qui répondent aux attentes de toutes les parties prenantes. Comment repenser les spectacles? Comment revisiter sa programmation pour respecter les règles de distanciation physique? Ce ne sera plus pareil, mais on ne peut pas pour autant s’arrêter, et en tant que travailleurs culturels, on se doit d’être créatif.

Quelles opportunités pour le jeune public?

D’après Mickaël, le spectacle jeune public n’est pas nécessairement celui qui pâtira le plus de la crise. En effet, d’après les dernières annonces gouvernementales, les écoles primaires rouvriront prochainement et les programmes culturels n’ont pas encore déclaré d’annulations. D’après lui, c’est aux compagnies d’adapter les propositions artistiques. Il est certain que les jauges devront être ajustées et les modèles de représentations réétudiés. Mais les compagnies jeunes publics sont celles qui proposent le plus d’accompagnements et de médiation culturelle, et les possibilités sont infinies: quoi de mieux que la danse pour apprendre la distanciation physique ou l’espace personnel?

Ce sera bien sûr en comptant sur la capacité d’adaptation des artistes, car, comme le remarque Jasmine Catudal, il pourrait être nécessaire que les artistes se déplacent dans les écoles plutôt que les écoliers viennent à eux. Il faudrait une réflexion sur le hors lieu, réviser les spectacles pour qu’ils puissent être présentés dans des espaces non habituels.

La diffusion en ligne: quelle place pour le numérique?

Les initiatives numériques se multiplient sur la toile: diffusion d’intégrales, partage d’entraînements ou de pratiques, ateliers de médiation culturelle en visio, photos d’archives, et propositions de tous genres toutes plus enthousiastes et créatives les unes que les autres qui répondent au sentiment d’urgence de continuer d’exister malgré la fermeture des salles de spectacle.

Parmi ces propositions, on note l’infolettre des P’tits loups de Gaspé, initiative de Camille qui propose à ses abonnés, et surtout à leurs enfants, des ateliers, des activités créatives et des spectacles en danse, en théâtre et en art multidisciplinaire toujours en collaboration et avec l’accord des artistes, une manière de poursuivre le développement du jeune public.

Mais la question éthique du déploiement numérique de l’art se pose: rémunération, propriété, droits de suite, qu’en est-il de ces éléments? Pour l’infolettre des P’tits loups, le contenu que les artistes décident d’offrir est gratuit et le matériel proposé est souvent déjà existant.

Mickaël a pris le parti de partager des intégrales de spectacle que son Agence représente une fois par semaine. Pour lui, il s’agit avant tout d’une stratégie de développement. Pas de cachet pour la diffusion, mais les spectacles partagés ne tournent plus, et cette initiative, au-delà d’augmenter l’espérance de vie du spectacle, permet également de donner plus de visibilité au travail de la compagnie dans le réseau de diffuseurs de l’Agence. Déjà, il note de l’intérêt pour certaines compagnies de la part de diffuseurs en Europe. Bien sûr, la diffusion numérique ne remplacera jamais l’expérience d’un spectacle et doit rester complémentaire à une nouvelle stratégie de diffusion.

À L’ADLS de Montmagny, ce sont des représentations en direct, dans la salle de spectacle, mais en équipe très réduite composée d’un technicien et de chansonniers locaux pratiquant la distanciation physique, qui font vivre la salle. Cynthia note un réel engouement de sa communauté qui n’hésite pas à commenter et engager avec le contenu. L’activité est gratuite, et les chansonniers ne sont pas rémunérés, mais elle note que cette situation n’est pas durable et l’équipe pense déjà à une proposition alternative peut-être basée sur les dons de la communauté.

La nécessité de se serrer les coudes

Enfin, tous les intervenants se sont rejoints sur la nécessité de se rassembler: nous n’y arriverons pas tous seuls, c’est en échangeant, en s’écoutant et en se ralliant que nous parviendrons à surmonter nos défis.

D’après Jasmine, le ralentissement de notre rythme effréné parfois essoufflant peut représenter une opportunité de réfléchir à la manière dont notre milieu travaille pour rejoindre nos publics. À long terme, ce remue-méninges général pourra s’avérer salutaire et positif malgré les difficultés et les défis auxquels nous faisons face actuellement. D’après elle, La DSR pourrait d’ailleurs avoir un rôle important à jouer dans cette quête de rassemblement (distancié), un rôle de mise en contact et d’échange, une courroie de transmission essentielle pour assurer la compréhension des nouveaux paramètres qui détermineront les choix futurs, le ruissellement de l’information et les possibilités qui s’ouvrent à nous.

Alors que les institutions gouvernementales travaillent sur les nouveaux paramètres qui encadreront nos métiers, il tient à nous de faire preuve d’ingéniosité et de créativité en proposant des solutions concrètes. D’après Valérie Cusson, il est temps de repenser notre modèle désuet pour sauver la scène, et surtout ne pas hésiter à s’entraider. C’est peut-être, comme le fait remarquer Yaëlle, l’occasion également de se tourner vers les autres disciplines artistiques, de s’inspirer les uns les autres pour avancer, ensemble.

C’est le moment de se retrousser les manches, remarque Yaëlle. Notre raison d’être est que les artistes puissent rejoindre leur public. Notre mission, c’est de partager au plus grand nombre un spectacle qu’on trouve incroyable, c’est la passion qui nous réunit, agent ou diffuseurs. C’est pourquoi d’après elle, se serrer les coudes est plus qu’essentiel en ces temps incertains, étudier ensemble comment rejoindre le public et les artistes. Notre mission collective est bien plus puissante que nos intérêts personnels. Comme le dit Cynthia, «notre métier, c’est de vendre du bonheur». C’est de créer une rencontre entre le public et les artistes, de donner de l’espoir. Les réponses ne sont pas encore évidentes, mais une chose est sûre, c’est ensemble que nous les trouverons.

Compte rendu de Camille Kersebet

Agence Mickaël Spinnhirny